| Illusion de lintégration de tous les handicapés en milieu scolaire banal
Quen est-il de la politique du « vivre ensemble » à nimporte quel prix, mais surtout au tarif le plus économique ?
Je tiens bien à préciser que je ne me prononce pas contre linsertion délèves handicapés, mais que je pose le problème de sa réalisation sans moyens ni compétences supplémentaires.
Nous commencerons par citer les engagements officiels présentés dans la loi
n° 2005-102 (extraits). Les enfants malades ou handicapés
Les actions en faveur de la scolarisation des élèves handicapés menées par le ministère de lEducation nationale sont renforcées par la loi du 11 février 2005 pour légalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées. La loi affirme le droit des élèves handicapés à léducation ainsi que la responsabilité du système éducatif comme garant de la continuité du parcours de formation de chacun.
Pour répondre aux besoins particuliers des enfants handicapés, la loi du 11 février 2005 prévoit quun projet personnalisé de scolarisation organise la scolarité de lélève handicapé et assure la cohérence et la qualité des accompagnements et des aides nécessaires à partir dune évaluation globale de la situation et des besoins de lélève (accompagnement thérapeutique ou rééducatif, attribution dun auxiliaire de vie scolaire ou de matériels pédagogiques adaptés, aide aux équipes pédagogiques par un emploi vie scolaire).
Lévaluation des besoins, à laquelle tout enfant handicapé a droit en application de la nouvelle loi, est réalisée par une équipe pluridisciplinaire dévaluation placée auprès de la Commission des droits et de lautonomie des personnes handicapées (CDAPH).
Vaste programme théorique pour peu dactions efficaces sur le terrain !
Légalité des droits et des chances est-elle de placer tout le monde dans le même sac ? Si tous les êtres sont différents, ils ne peuvent évoluer dans des conditions identiques.
Une évaluation des besoins est certes pratiquée. Quen est-il de ses conséquences sur les plans concrets de laide et de laccompagnement ?
Mon expérience se limite essentiellement à laccueil des enfants souffrant de troubles du développement, autistes ou psychotiques.
Réjouissons-nous des moyens humains mobilisés pour faire face à ce type de situation.
Jai travaillé durant deux ans dans une classe banale, avec des effectifs de 30 et 31 élèves en Grande Section, puis en classe à double niveau (19 Grands, 12 Moyens).
Je navais dans la classe aucune ATSEM (Agent territorial spécialisé en école maternelle) ni bien entendu, encore moins, dAVS (Auxiliaire de vie scolaire).
Les ATSEM étant gérées par la commune, lon trouve dénormes différences en nombre et en compétence.
Ces deux élèves nont jamais eu droit à un AVS, malgré les demandes, car - argument majeur aux yeux de ladministration - ils nétaient pas apparemment violents. Pourrions-nous en déduire que lauxiliaire nest pas nommé pour assister lenfant, mais seulement pour éviter les accidents ?
La dernière année, lélève « handicapé » que jai eu en charge était maintenu une année supplémentaire en maternelle, soi-disant pour le laisser mûrir. Il était signalé comme violent et nous avons donc obtenu, mi-octobre, un AVS à mi-temps. Ces emplois font partie des emplois précaires.
Ce personnel est recruté par Contrat nouvelle embauche et rémunéré au Smic sur 80 % dun temps complet. Les nouveaux entrants ne sont bien entendu pas formés et la plupart sont radiés quand leur expérience devient efficace. Pour plus de détails, voir article de Libération :
http://www.liberation.fr/actualite/societe/279061.FR.php
ou le site dAgir contre le chômage :
http://www.ac.eu.org/spip.php ?article1749 .
Je bénéficie pour tous les enfants de la classe de laide dune ATSEM une heure par matinée. Lenfant autiste a droit à laide dune institutrice spécialisée une heure par semaine. Je précise que cette enseignante nest pas plus que moi ni que lAVS formée à exercer avec des élèves porteurs de ce type de troubles.
Après quelques pistes trouvées sur le net, jalerte mon conseiller pédagogique qui finit par me trouver un collègue prêt à mapporter des idées, voire des « méthodes ». Ce collègue se déplace volontairement dans ma classe une matinée. Je note quil fait partie dune circonscription voisine et nest pas obligé de répondre à mes attentes. En effet, il ny a apparemment pas une personne dont la tâche serait dapporter aide et conseils dans lespace administratif dont je dépends !
Les décisions concernant laccueil et le suivi de lélève sont prises lors de réunions de synthèse dune équipe éducative ; les partenaires de cette assemblée ont des points de vue différents suivant leur fonction. Sans insister sur les représentants directs de ladministration, le personnel de lEducation nationale est quasiment toujours divisé.
Les enseignants (psychologue scolaire et rééducateur) qui ne travaillent plus dans une classe ont tendance à oublier très vite ce quest la vie au quotidien dans un microcosme de <metricconverter w:st="on" productid="60 m2">60 m2</metricconverter> comprenant 25 ou 30 enfants et un adulte. Ils sont dabord rassérénés par une fréquentation individuelle des enfants et ont tendance à être déphasés car ils nont plus de repères sur les enfants qui ne sont pas en grande difficulté. Ils ne tiennent donc plus compte de lintérêt de la collectivité, mais uniquement de lindividu. Il est de bon ton de parler denseignement individualisé, mais après 35 ans de carrière, jaimerais comprendre comment faire, pratiquement. Notre mission est denseigner à un groupe. Notre travail sur le terrain est de tenir la place dun infirmier psychiatrique TOUT en enseignant à 25 ou 30 gamins.
Quant aux représentants des instances psychiatriques institutionnelles (CMP et autres dérivés), leur point de vue se situe à un autre niveau. Leur intérêt essentiel est celui de lindividu et ils ont tendance à ne pas envisager les conséquences sur la collectivité de la présence dun enfant violent et perturbé. Cest la déontologie afférente à leur propre institution. Je peux le comprendre. Mais il serait peut-être plus efficace de tenir compte de tous les partis en place.
Ces réunions se tiennent bien entendu pendant les heures scolaires et le professeur qui se retrouve hors de la classe nest jamais remplacé. Aux collègues de gérer les trente élèves en les gardant en récréation ou en les répartissant dans toutes les classes.
A part exception, linstituteur qui doit gérer son groupe classe voit très rarement avec joie arriver cet enfant charmant présenté par ceux qui lont connu avant, démagogie oblige. Je peux dailleurs témoigner que, dans tous les établissements où jai exercé, non seulement nous ne nous précipitions pas pour prendre des enfants psychiatriquement malades, mais nous nous battions plutôt pour les envoyer chez la collègue dà côté. Il est certain que cela napparaît jamais dans les médias et que lenseignant, qui nest ni formé ni compétent pour assumer des troubles psychiatriques, doit se débrouiller envers et contre tous. Il doit aussi faire en sorte de ne pas provoquer de remous dans le peuple environnant ni dans sa hiérarchie.
Il ne faut pas que les parents des autres élèves sachent quils auront seulement droit à une petite part denseignement, puisque leur instituteur sera monopolisé par un trublion et queux-mêmes seront fascinés par ce copain étrange et si rigolo ! Alors, au bout dun certain temps, une seule idée nous reste en tête : tenir coûte que coûte. Tenir pour les autres élèves et tenter de leur donner ce qui leur est dû. Tenir pour les parents qui nous font a priori confiance. Tenir pour la hiérarchie afin de ne pas être étiqueté « psychologiquement fragile » ou carrément « incompétent ».
Quelques exemples de situations concrètes me sembleront plus parlants.
Le matin, après un temps daccueil où les activités sont libres, il va falloir opérer le regroupement traditionnel autour du tableau affichant toutes les notions que lenfant retiendra « par imprégnation » sil na pas été réceptif ou assez mûr pour avoir intégré le raisonnement logique. Je parle là de consignes officielles...
Pendant que tous rangent et viennent sasseoir plus ou moins rapidement selon leur caractère, mon petit Luc en a décidé autrement. Jai cru comprendre, dans mes recherches, que les autistes ont beaucoup de mal à se soumettre à la rigidité de contraintes imposées dans une collectivité, ou même dans une famille. De toute façon, Luc na dabord pas envie de participer. Quel ponte de la psychiatrie aurait prétendu que lagitation, le grand nombre et surtout le bruit seraient favorables à lévolution dun enfant présentant des troubles du développement ? Certains « guides » fournis aux enseignants par des associations de parents conseillent même de désamorcer une éventuelle sonnerie électrique. Donc, Luc se met à balayer de ses bras tout ce qui est installé sur le mur latéral jusquau bureau sur lequel sont posés des ciseaux et autres objets réservés à lusage de linstitutrice. Pendant que je tente de le retenir, les réactions des autres sont partagées entre lamusement et <personname w:st="on" productid="la crainte. Quant">la crainte. Quant</personname> à moi, je me retrouve avec une morsure et un lumbago ! Hier, Luc était plus calme ; il na fait que déchirer trois livres dont les images en relief devaient le tenter.
Comme je suis seule, je passe un long temps à parler avec lui afin de le calmer. Je le laisse errer puis entame ma séance de rituels et présentation des ateliers. Pendant ce temps, Luc crie, ricane ou frappe ses voisins, de préférence des petites filles très calmes. Résultat : quand lheure de la récréation arrive, je nai pas terminé de faire travailler les enfants. Donc, il me faudra supprimer ensuite les activités de chants et comptines essentielles au pré-apprentissage de <personname w:st="on" productid="la lecture. La">la lecture. La</personname> prochaine fois, jorienterai mon choix sur un autre domaine afin que les élèves puissent bénéficier dun échantillon complet de ce qui leur est dû.
Le lendemain matin, lAVS sera là. Elle aura la possibilité de sortir Luc de la pièce quand les autres rangeront et se déplaceront dans un tumulte inhérent aux classes maternelles. Mais cela serait trop simple, car je subis des pressions de <personname w:st="on" productid="la direction. Si">la direction. Si</personname> nous devons intégrer, ce nest pas pour laisser lenfant hors de <personname w:st="on" productid="la classe. C">la classe. C</personname>est vrai ! Cette ambiance de ruche lui convient si bien. Ce serait dommage de ne pas laisser monter ses angoisses jusquà un nouvel éclat ! Ses crises sont non seulement imprévisibles mais violentes. Luc peut aussi retourner sa violence contre lui - se mordant, se pinçant, se collant la joue contre le radiateur bouillant en plein hiver pour se brûler... Régulièrement, il nous demande si son cou tient bien et si sa tête ne va pas tomber. Il faut répondre brièvement pour tenter de le rassurer mais ne pas entrer dans son questionnement en cherchant un dialogue qui ne peut se tenir. De toute façon, ces interrogations se répéteront un grand nombre de fois dans <personname w:st="on" productid="la journ←e. Nous">la journée. Nous</personname> avons de plus en plus de mal à percevoir les objectifs pédagogiques de ce maintien en maternelle.
Il reviendra aussi à lenseignant dassumer au quotidien les relations avec les familles. Leur attitude est la plupart du temps extrême : fuite et démission ou envahissement. Il faut aimer se faire régulièrement flageller quand on na pas su comment gérer une crise, quand on na pas suivi les conseils du père ou de la grand-mère qui ne sont pas souvent applicables au sein dun groupe classe.
Ces parents, atteints par la douleur davoir un enfant différent, oublient toujours que la fonction de lenseignant est de soccuper de tous les élèves. Ils ne sont pas capables de réaliser que le temps passé avec leur enfant est enlevé aux autres. On lit partout que cest une richesse de vivre une telle expérience. Jai remarqué que les enfants qui tentent davoir une relation avec un autiste ont souvent de graves difficultés affectives ou psychologiques. Leur attirance pour celui qui « fait le clown » leur permet de sévader eux-mêmes dun groupe social dans lequel ils ont du mal à se situer. Quen est-il alors de la communication et de linsertion ?
Lon pourrait croire que la hiérarchie nous apporte quelque soutien. Ce nest pas le cas.
La première année, après une visite-surprise, jai reçu un rapport infâmant qui recensait toutes mes incompétences pédagogiques et surtout relationnelles avec les élèves et les parents.
Lannée suivante, après avoir constitué un dossier de preuves en ma faveur, jen ai référé à la plus haute hiérarchie. Le sous-fifre ma laissée tranquille.
La troisième année, lInspecteur étant plus humain, il ma fortement été conseillé de demander un poste de « réadaptation » vers un emploi de bureau. Jétais trop « fatiguée » pour continuer à enseigner...
En récompense de mes bons et loyaux services, on ma imposé un nouvel élève autiste violent.
Je craque. Est-ce moi qui suis anormale ou sont-ce les conditions de lintégration des enfants ayant des troubles du développement ? |