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- Martin Hardouin-Duparc, 2007.
On reproche à M. Sarkozy dêtre très américain, en invoquant à la fois ses orientations de politique étrangère, proches de celles de ladministration Bush, et son admiration pour le système économique et social des Etats-Unis (lire « Petit conte de Noël »). Mais le président de lUMP sest également inspiré des idées et des recettes politiques de la droite américaine dans dautres domaines.
A partir des années 1960, laile la plus conservatrice du Parti républicain (Barry Goldwater, Ronald Reagan) choisit de se présenter comme exclue du système politique (de 1955 à 1995, le Parti démocrate contrôle sans interruption une des chambres du Congrès), dédaignée par un monde des affaires trop soucieux de paix sociale et ostracisée par les institutions culturelles et médiatiques du pays. Elle saffirme déterminée à instaurer (ou à rétablir) son hégémonie idéologique, certaine que celle-ci constituera le préalable à son retour au pouvoir (lire « Quand la droite américaine pensait limpensable »).
Dans le cas de M. Sarkozy, ministre principal du gouvernement il y a quelques jours encore et président depuis plus de deux ans du parti majoritaire, cette posture de dissident, de proscrit, peut paraître incongrue. Toutefois, tel un républicain américain, le président de lUnion pour un mouvement populaire (UMP), sans doute conscient quun candidat défendant le statu quo en France ne pourrait que perdre lélection, martèle lidée que « trop souvent la pensée unique et le politiquement correct [ont] dominé le débat (1) ». Il précise que la droite na jamais osé être vraiment à droite, étouffée quelle était par une orthodoxie de gauche, pour ne pas dire « marxiste » ainsi que vient de le prétendre, sans rire, son ami lindustriel Bernard Arnault, PDG de LVMH et première fortune du pays (2).
En 2001, en tout cas, lactuel candidat de lUMP savouait « convaincu que le prêchi-prêcha social-démocrate n[avait] pu prospérer que sur labsence dune droite moderne (3) ». Le 12 avril dernier, à Toulouse, il précise : « Si je suis élu président, tout ce que la droite républicaine nosait plus faire parce quelle avait honte dêtre la droite, je le ferai. » Notons au passage quon nentend plus depuis longtemps un candidat socialiste prendre lengagement symétrique, celui de cesser davoir « honte dêtre la gauche ».
La deuxième thématique de la campagne de M. Sarkozy qui paraît sinspirer des recettes de la droite américaine concerne son discours destiné à lélectorat populaire. Aux Etats-Unis et en France, il est a priori difficile pour un candidat qui a le soutien du patronat et qui réclame simultanément la suppression de limpôt sur les successions et la réduction de limpôt sur les sociétés de se présenter comme le porte-parole du peuple contre les élites. On sait que Ronald Reagan et M. George W. Bush ont néanmoins réalisé lexploit (lire « Le petit peuple de George W. Bush ») : une fraction appréciable des catégories sociales peu favorisées a voté pour eux, avec pour résultats la diminution des salaires réels et des prestations sociales, la baisse de la fiscalité sur les hauts revenus, la mise en cause des droits syndicaux...
Aux Etats-Unis, cette prouesse politique a largement tenu à lappel au sentiment national et patriotique (anticommunisme, puis antiterrorisme lire « La droite américaine manipule le sentiment national »), au ressentiment fiscal (le « petit contribuable » contre le « gros précepteur »), à linvocation des « valeurs morales traditionnelles » (opposition à lavortement et à lhomosexualité), enfin au rejet dun « laxisme » judiciaire quon présentait comme le principal pourvoyeur de violences et de crimes (lire « Sur quelques contes sécuritaires venus dAmérique »). La palette de M. Sarkozy nest pas absolument superposable à ce registre dans la mesure où, en France, le recours dun candidat aux sentiments religieux, et lutilisation des religions ou des sectes comme gardiennes dun ordre social conservateur, se heurtent encore à la sécularisation du pays et à sa tradition républicaine et laïque. Le candidat de lUMP a bien essayé de réactiver ce ressort religieux « Je suis de ceux qui pensent que la question spirituelle a été très largement sous-estimée par rapport à la question sociale », réitérait-il encore récemment (4) mais il est vite passé à lessentiel : la redéfinition de « la question sociale ». A laméricaine, il sest alors efforcé de faire passer la ligne de démarcation, non plus entre riches et pauvres, capitalistes et travailleurs, mais entre salariés et « assistés », ouvriers et fraudeurs.
« Il y a deux catégories dAméricains, annonce en 1984 un sénateur ultraconservateur du Texas : ceux qui tirent les wagons et ceux qui sy installent sans rien payer ; ceux qui travaillent et paient des impôts, et ceux qui attendent que lEtat les prenne à sa charge (5). » Pour casser les solidarités nées du New Deal, la droite américaine na en effet eu de cesse de jouer sur cette corde-là, qui cherche à dresser les salariés contre les tire-au-flanc. « Le Parti républicain, proclame le publiciste néoconservateur David Frum, ne pourra pas demeurer fidèle à ses principes sil craint de se voir accuser dêtre insensible. » Outre-Atlantique, les questions de fiscalité et de race vont alimenter dautant mieux ce ressentiment réactionnaire (sous couvert, on la vu, de rompre avec le « politiquement correct » de la gauche) quelles paraissent liées. Une fraction presque exclusivement blanche des « classes moyennes » (et des ouvriers et employés qui aspirent à cette condition) se sent abusivement taxée pour, croit-elle, financer des politiques sociales destinées à dautres, souvent noirs ou immigrés.
« Jen ai assez des pauvres », glissa un jour à loreille de Ronald Reagan une femme dofficier. Le futur président des Etats-Unis nétait pas encore sourd. Il évoqua donc sans tarder lhistoire (fausse) dune fraudeuse. Une histoire quil martela pendant plus de dix ans. Cétait celle dune « reine de laide sociale [welfare queen] qui utilise quatre-vingts noms, trente adresses et douze cartes de sécurité sociale, grâce à quoi son revenu net dimpôt est supérieur à 150 000 dollars (6) ». La thématique a de lavenir. Cest le discours désormais bien rodé du « petit Blanc » qui trime et qui « devient fou » devant « le bruit et lodeur » des pauvres, immigrés souvent, qui se prélassent grâce au gros magot de lassistance sociale.
Lattaque de lEtat-providence opère en biais. On sen prend, non pas frontalement au principe lui-même, mais à ceux qui en profitent indûment et en confisquent les bénéfices. La dureté va simposer, mais elle sera rendue plus présentable par laffirmation que les aides publiques nuisent à leurs prestataires, quelles les enfoncent dans une « culture de la dépendance » entraînant derrière elle sa kyrielle de pathologies (manque dassiduité, jeu, addictions, violences conjugales, etc.). Qui doute de limportation de ce discours en France na quà se reporter au magazine sarkozyste Le Point, propriété de M. François Pinault, troisième fortune de France. Moins dun an après avoir titré « Les tricheurs du chômage », il vient de faire sa couverture sur « La France assistée. Les scandales du modèle français. Les profiteurs dallocations. Comment sortir du piège » (7).
M. Sarkozy se prétend, lui, soucieux de « réconcilier la France qui gagne et celle qui souffre ». La première lui semblant acquise, il sadresse volontiers à la seconde, profitant du fait que la gauche de gouvernement la délaissée : « Je veux parler à tous ces malheureux, mais je veux dire que la souffrance et la dureté de la vie ne se limitent pas à la France de la précarité. Je veux parler dune autre souffrance, bien réelle, qui ne doit pas être sous-estimée : celle de la France qui nest pas dans la précarité, qui se lève tôt, qui travaille dur, qui se donne du mal pour nourrir sa famille et élever ses enfants, qui elle aussi je laffirme est à la peine, et qui entend quon le sache et quon réponde enfin à son appel (8). » Puis, sur un mode puritain plus courant aux Etats-Unis quen France (lire « Aux sources puritaines des Etats-Unis »), il en vient à lavertissement : « Je naccepte pas quil y ait des gens qui soient au RMI et qui, à la fin du mois, aient autant que des gens comme vous [des salariés] qui se lèvent tôt le matin. » Il lacceptera dautant moins, en vérité, que « lassistanat généralisé est une capitulation morale. Lassistance est une atteinte à la dignité de la personne. Elle lenferme dans une situation de dépendance. Elle ne donne pas assez pour une existence heureuse et trop pour inciter à leffort ».
Un mauvais esprit objecterait sans doute quil y a en France dautres exploiteurs et dautres exploités, dautres rentiers, dautres fraudeurs, et qui vivent sur un plus grand train que les « assistés », dautres privilégiés qui ne se sont donné que la peine de naître dans la bonne famille (le fils de Jean-Luc Lagardère, celui de Francis Bouygues, celui de François Pinault, celui de Vincent Bolloré, la fille de Bernard Arnault...) ; dautres injustices aussi. Mais elles paraissent moins préoccupantes à M. Sarkozy. Car, explique-t-il, « les allocations sociales sont financées par le produit de la France qui travaille et qui se lève tôt le matin ». Nest-il pas légitime alors « que ces allocations (soient) affectées et utilisées sans fraude, sans mensonge et sans malhonnêteté (9) » ?
Dailleurs, la solution, recommandée par lOrganisation de coopération et de développement économiques (OCDE) (lire « Economistes en guerre contre les chômeurs »), serait déjà trouvée : « Il faut faire en sorte que le demandeur demploi ne puisse pas refuser plus de trois offres demploi, que chacun soit obligé de rechercher véritablement un emploi, dexercer une activité ou daccepter une formation. La société ne peut pas aider celui qui ne veut pas sen sortir (10). » Une proposition alternative est écartée demblée : « Ils disent : faisons payer le capital ! Mais si le capital paye trop, il sen ira (11). » Avec M. Sarkozy à lElysée, cest sûr, le capital ne paiera pas trop.
Etre vraiment de droite, proche des milieux patronaux, et sadresser néanmoins aux catégories sociales victimes du néolibéralisme implique souvent une technique de brouillage supplémentaire : celle qui consiste à exhiber des goûts dhomme ordinaire. Bien que millionnaires et fréquentant en priorité dautres riches, Ronald Reagan et M. George Bush nont cessé de jouer cette carte populaire. Car « populaires », ils prétendaient lêtre, sinon par leurs fortunes du moins par leurs goûts (lire « Cette Amérique qui vote George W. Bush »). Et cest à dessein quils affichaient leur dédain pour les « intellectuels » et pour les experts, dorénavant associés à la fois à lélite, à la presse de référence et à la morgue aristocratique (lire « Stratagème de la droite américaine, mobiliser le peuple contre les intellectuels »). M. Sarkozy, de son côté, est lancien maire dune des communes les plus cossues du pays (Neuilly) en même temps que lami intime de plusieurs milliardaires. Oui, mais il aime les émissions de Michel Drucker, le vélo, et les chansons de Johnny Hallyday. Cest donc tout naturellement que lorsque M. François Bayrou a proposé de supprimer lÉcole nationale dadministration (ENA), le président de lUnion pour un mouvement populaire lui a répliqué : « En ce qui me concerne, je ne suis ni énarque ni agrégé, ça me permet de ne pas être démagogique. »
Mais est-il possible, en France, sans démagogie, dêtre simultanément un homme de droite légitimement adoré par les patrons du CAC 40 et le tribun des petits et des sans-grade, persécuté par le « politiquement correct » ?