Internet et libertés : Ségolène Royal vs web 2.Sarko
Nous avons récemment publié le bilan internet et libertés du quinquennat et de ses lois (LCEN, LIL, DADVSI, LCT, LPD), mettant en évidence une succession datteintes aux droits et libertés sur internet, et proposé aux candidats de réagir.
Explication de lessentiel des problèmes, et réponses que nous a apportées Ségolène Royal, point par point :
Loi pour la confiance dans léconomie numérique (LCEN) :
Cette loi impose aux intermédiaires techniques du Net de juger et censurer les contenus publiés. Exemple : je mexprime sur mon blog. Une personne ou une société estime que ce que je dis est illicite : elle sadresse à mon hébergeur, et celui-ci doit décider si ce que je dis est illicite ou non, et, le cas échéant, censurer mon blog. Cette loi impose aux hébergeurs de se substituer au juge. Cest une privatisation de fait de la justice en matière de liberté dexpression.
Position de S.Royal :Ne demandons pas aux intermédiaires techniques dassumer des responsabilités qui relèvent des services de police ou de lautorité judiciaire.
Cette loi limite par principe à son article 1 la liberté de communication sur internet par les intérêts économiques des industries audiovisuelles.
Position de S.Royal :Je mengage a procéder à un réexamen de la LCEN afin den supprimer les dispositions contraires à la liberté de communication.
La LCEN permet aussi aux juges de demander le filtrage du net aux fournisseurs daccès à internet. Lidée est la suivante : si un contenu illicite est hébergé en France, le juge peut demander la suppression de ce contenu. En revanche, si ce contenu est hébergé sur un serveur à létranger, par exemple aux Etats-unis, le juge ne peut rien imposer à lhébergeur. La LCEN prévoit donc dans ce cas que le juge peut demander aux FAI de filtrer les contenus hébergés à létranger, de façon à ce que les français ne puissent tout simplement pas les voir. Exemple : Une association de défense de lenvironnement appelle à boycotter un groupe pétrolier particulier à la suite dune marée noire. Ce type dappel au boycott est interdit en France. Il est donc possible de demander aux FAI dempêcher les internautes français daccéder à un site étranger appelant -en toute légalité- à ce boycott. Les internautes français ne peuvent donc tout simplement plus dans ce cas sinformer de ce qui se passe -légalement- à létranger. Par ailleurs, aucune démocratie ne filtre son internet, seuls des pays comme la Chine le font.
Position de S.Royal :La majorité UMP a ajouté des mesures de filtrage qui ne figurent pas dans la directive.Le filtrage du contenu nest ni souhaitable, ni réaliste.
Loi informatique et libertés(LIL) :
En France, la Loi de 78 et la CNIL protégeaient les données personnelles :seules les autorités publiques pouvaient procéder à la création de fichiers dinfractions. Cette loi dérangeait les industries audiovisuelles qui souhaitaient pouvoir faire appel à des officines privées pour traquer les internautes soupçonnés de piratage, et a donc été modifiée : ces opérations de polices sont désormais réalisables en toute légalité par des sociétés privées. Il sagit donc dune véritable privatisation des opérations de police sur internet.
Position de S.Royal :Il faudra revenir sur ces dispositions qui aboutissent à transmettre lexécution pratique de pouvoirs de police ou de caractère judiciaire à des acteurs privés.
Logs de connexion (LCEN, LCT) :
Comme pour la téléphonie, à chaque fois quon se connecte au net, les opérateurs enregistrent, pour des raisons techniques ou de facturation, des données relatives à cette connexion (lieu, heure, etc.). Pour protéger la vie privée, ils devaient donc effacer ces données rapidement. Au prétexte de la lutte anti-terrorisme, ils devraient dorénavant conserver toutes ces données pendant un an et les services de police devraient y accéder sans même avoir à demander quoi que ce soit à un juge. Résultat : cest lensemble des internautes français qui est sur écoute. Chaque action sur internet (sur quel site on va, à quelle heure, depuis quelle machine, à qui on envoie des mails, de qui on en reçoit...) serait désormais fichée et accessible par la police, les renseignements généraux, etc.
Pourquoi serait ? Parce quau delà des effets médiatiques des lois anti-terroriste, le décret dapplication na jamais été publié par le gouvernement. Donc soit ces logs de connexion sont vraiment indispensables à la sécurité des français, et dans ce cas les gouvernants ont démontré quils nétaient pas capables dagir pour lassurer, soit ces logs de connexion ne sont pas indispensables, et ne peuvent sexpliquer que par la volonté dinstaurer une société de surveillance.
Imaginez en plus quune erreur se glisse dans ces fichiers, ou que votre pc soit piraté et utilisé comme relais à votre insu. Et imaginez, au hasard, que vous vous retrouviez de ce fait impliqué dans une affaire de terrorisme ou de pédophilie...
Position de S.Royal :La lutte contre le terrorisme et le crime en général - un impératif que je partage - ne justifie pas de faire de la société française une société de surveillance.
Loi droit dauteur et droits voisins dans la société de linformation (DADVSI) :
Cette loi a autorisé les DRM, cest à dire les dispositifs de contrôle placés sur les oeuvres, comme les CD audios ou les DVD. Il est désormais interdit de contourner ces DRM, même sil sagit de pouvoir effectuer une copie privée (les français paient pour cela une taxe sur les supports numériques vierges, qui est reversée en particulier aux artistes), de pouvoir lire loeuvre achetée sur le lecteur de son choix (interopérabilité) ou encore de protéger sa vie privée ou sa sécurité informatique, en pratique menacées par certains de ces dispositifs.
Cette loi a aussi -fait unique pour une démocratie- interdit des logiciels, au prétexte quils seraient destinés au piratage. Un logiciel na pas de destination, il nest quutilisé dune manière ou dune autre, exactement comme un langage informatique ou une langue. Interdirait-on la langue française au prétexte quelle serait destinée à insulter autrui ?
Position de S.Royal :Il faudra réexaminer la DADVSI. Supprimer les dispositions inutilement répressives ou restrictives, préciser que la protection juridique des mesures techniques ne sapplique pas lorsque leur contournement est nécessaire pour des usages légaux. Et rendre effectives les exceptions pour les handicapés, la recherche, lenseignement, et la citation pour les besoins de linformation et de la critique.
Projet de création dune commision de déontologie du net (CND) et labellisation des sites dinformation :
Un décret en préparation prévoit de créer une commission de déontologie du net, qui aurait le pouvoir daccorder des labels aux sites. Le projet de décret met en avant le prétexte de la protection de lenfance : en réalité son domaine daction est illimité et ne concernera pas que la protection de lenfance. En parallèle, un rapport commandé par le ministère de la culture prévoit justement de labelliser les sites dinformation : il y aurait donc des bons sites dinformation et des mauvais sites dinformation. Le rapport préconise même dutiliser ces labels presse dans les établissements scolaires à des fins déducation au sens critique.
Position de S.Royal :A lexception dun label « protection de lenfance », jécarte toute perspective de labellisation des sites dinformation par des organismes de lEtat.
Loi pour la prévention de la délinquance (LPD) et prohibition de la diffusion de vidéos de bavures policières :
Au prétexte de la lutte contre le phénomène du happy slapping, la LPD a interdit la simple diffusion sur internet de vidéos démontrant des agressions, y compris, en particulier, sil sagit dagressions à caractère racial ou homophobe, ou de bavures policières. Une telle diffusion par quiconque ne serait pas un professionnel de linformation pourrait coûter cinq ans de prison, même si celui qui diffuse na strictement aucun lien avec les faits.
Position de S.Royal :Lamendement à la loi du 13 février 2007 sur la prévention de la délinquance visant le phénomène du happy slapping est un bon exemple de législation bâclée, rédigée dans limprovisation et pour afficher une posture de fermeté. Limpact juridique réel de cette disposition est controversé. Si, comme le pensent de nombreux juristes, cette disposition législative interdit aux non-journalistes de diffuser des vidéos ou des photos montrant des violences sur personne, même si ces actes sont commis par les forces de police, elle devra être revue.
Trop peu sont ceux, y compris parmi les responsables politiques, qui ont appréhendé la dimension véritablement copernicienne de la révolution internet. Internet offre à chacun de pouvoir sexprimer et être entendu par tous, il abolit les distances et rapproche les hommes, leur permet de débattre , de dialoguer, il leur permet de sinformer, et dinformer. Il permet de diversifier linformation et déchapper à une information auparavant contrôlée et diffusée par les grands médias. Il permet au citoyen de simpliquer dans la vie de la cité, de suivre en temps réel lélaboration des lois, et dinteragir avec le législateur qui désormais entend ou écoute ce que disent les internautes. Il permet à tous de participer à la vie démocratique.
Faudrait-il que ces avancées soient sacrifiées sous la pression dintérêts économiques particuliers ? Que la diffusion de linformation y soit aussi contrôlée, parce que cela permettrait de faciliter laccès ou le maintien au pouvoir ? Faudrait-il quinternet devienne un outil de surveillance de masse comme jamais lhumanité nen a connu ?
Vouloir brider la mère de toutes les libertés : la liberté dexpression de lhomme, sa parole, ce nest même pas aller contre le sens de lhistoire, cest tenter de lutter contre la puissance de lévolution.
P.Cohet